Ce qui vient de se produire au Burkina Faso est la preuve que l’élite se délite et que les élections ne produisent pas le développement, mais plutôt l’éternel recommencement : huit jours pour reconduire un premier ministre dans un pays où les travailleurs se reposent la moitié de l’année. Le président a donné le ton de son quinquennat.
Pourquoi malgré les élections successives qui font du Burkina Faso un modèle de démocratie, le développement semble bien loin ? Cette question appelle une analyse pluridisciplinaire froide qui pourrait faire appel à l’histoire, à la sociologie, à l’anthropologie, à l’économie, aux sciences juridiques et politiques et même à la détentrologie qui a pour vocation de les fédérer dans une démarche décomplexée. Et dans ce cas, on trouverait probablement mille et une raisons, les unes aussi consistantes et valables que les autres.
Mais pour les besoins de la « décomplexification », chère à la détentrologie, deux raisons paraissent les plus plausibles, comparaison faite avec les modèles de développement venant d’Asie. A titre d’exemple le Japon, un pays dont la richesse des cerveaux est inversement proportionnelle à la pauvreté du sous-sol.
Le délitement de l’élite
Au Burkina Faso, c’est tout le contraire. La richesse du sous-sol fait d’or, de manganèse, de zinc et de dizaines d’autres métaux précieux semble avoir atrophié les méninges. Avec aux premières loges, paradoxalement, les méninges de ceux qui représentent l’élite. A cette première raison, la plus fondamentale, il faut ajouter la deuxième, conséquence de la première, la crise de l’éducation développementale avec son corollaire d’extinction du patriotisme, de la citoyenneté et de toutes les valeurs qui font et fondent l’Homme. Par paresse intellectuelle, nous nous sommes tous contentés de la stratégie du perroquet, c’est-à-dire la servile répétition de la politique coloniale de l’enseignement destinée à perpétuer l’administration coloniale. Cette marche à reculons, le géant Joseph Ki-Zerbo, lui qui nous mettait en garde contre le risque que nous courrons de ne devenir que « l’ustensile des autres », bonne à servir leurs intérêts et leurs caprices.
Les exemples sont légion qui montrent que « l’élite » burkinabè et plus généralement africaine a été taillée dans du bambou corvéable.
Cette élite, quand elle est politique achète les voix, dans la course au pouvoir, pour se servir et non pour servir. Ces acteurs politiques sont tout ignorants de la formule d’Abraham Lincoln, célèbre président américain selon laquelle « de même que je refuse d’être un esclave, je refuse d’être un maître, telle est mon idée de la démocratie ».
Cette élite, quand elle parait riche, est prédatrice. Elle est prête à tous abus pour amasser davantage de biens matériels oubliant que Dieu aime tout aussi les gens ordinaires, puisqu’ils sont les plus nombreux.
Cette élite, quand elle parait intellectuelle, est arrogante. Elle oublie que « l’intellectuel n’est pas celui qui accumule les diplômes mais plutôt celui qui, comme le dit l’écrivain ivoirien Jean-Marie Adiaffi, est dévoué à la cause de son peuple ». L’intellectuel n’existe pas en dehors de l’engagement.
La démocratie qui emprisonne
Réné Dumond (qui savait bien de quoi il parlait déjà en 1962) avait résumé en six mots les blocages au développement : « l’Afrique noire est mal partie ». C’était après une minutieuse observation de la politique agricole des pays d’Afrique Noire que l’ingénieur agronome tirait ses conclusions. Il avait observé des stratégies et pratiques agricoles conçues ailleurs et conduites par des multinationales aux intérêts extérieurs à ceux de l’Afrique. Soixante ans après, cette prison n’est plus seulement celle de l’agriculture. Elle est aussi et surtout celle de la politique politicienne.
La reconduction du premier ministre Christophe Dabiré qu’on dit avoir démissionné le 28 décembre 2020, soit le jour même de l’investiture du président du Faso pour son deuxième mandat, le 5 janvier 2021 est la probable conséquence des jeux d’intérêts, normaux en politique mais probablement insensibles à la souffrance du peuple. Cette nonchalance confirme que les prisons du pouvoir restent intactes : « la prison des militants incompétents qui réclament les postes stratégiques, la prison des opérateurs économiques qui attendent un retour sur investissement parce qu’ils ont financé la campagne électorale du président, la prison des fonctionnaires de la perdiémite, de la réunionite et de la paperasserie administrative maladive et enfin la prison des experts venus du FMI et de la Banque mondiale pour leurs essais de laboratoire » pour paraphraser Jean-Pierre Olivier qui croyait parler seulement du Niger voisin par abus de modestie.
Ismaël RABO
Directeur de la Rédaction